16.05

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22.06 2022

COUPLE

(Adam Cruces & Louisa Gagliardi)

Fool’s Gold

Vernissage: lun 16 mai
17:30 → 19:30

16.05 2022 18:30

Conversation entre COUPLE et la curatrice Josiane Imhasly

De loin, on aperçoit divers objets, œuvres au mur et personnages de couleur ocre. Tous recouverts de velours côtelé, ils semblent émaner d’une même réalité alternative, figés dans un autre temps. En s’approchant, les figures se révèlent être deux squelettes qui habitent l’espace d’exposition. L’installation Fool’s Gold (l’or des fous) de COUPLE joue sur l’évocation de situations et d’objets actuels et quotidiens, tout comme sur les réminiscences de divers protocoles d’exposition.

Depuis 2016, Adam Cruces (*1985 Houston) et Louisa Gagliardi (*1989 Sion) collaborent sous le nom de COUPLE, parallèlement à leurs pratiques artistiques respectives. Cette collaboration ouvre aux deux artistes un espace d’expérimentation. Un nouvel univers se forme lorsque l’approche multimédia et spécifique au lieu développée par Cruces se mêle à la peinture figurative de Gagliardi. La réflexion sur notre environnement quotidien ainsi que sa transformation y occupent un rôle particulier.

L’installation a été realisée avec le soutien de SIGG LABS.

Prochaines expositions

Un monde en velours côtelé

Josiane Imhasly

L’or des fous et l’ocre jaune
Fool’s Gold, titre choisi par COUPLE (Adam Cruces & Louisa Gagliardi), a réveillé en moi de vifs souvenirs d’enfance, des heures heureuses passées dans la mine de Lengenbach dans la vallée de Binn. Dans cette mine, j’étais entourée de ce Fool’s Gold, or des fous en français. Je me croyais dans un rêve doré grâce aux gisements massifs de pyrite. Une expérience précoce du pouvoir de séduction de l’imagination et de l’illusion ainsi que de l’immersion dans une autre réalité.

Ici, dans l’exposition de COUPLE à Lemme, Fool’s Gold fait référence à la couleur ocre jaune du velours côtelé dont sont faites toutes les œuvres présentées : deux squelettes, divers objets du quotidien, un coussin et deux œuvres murales. L’or des fous – la pyrite – est un pigment d’une teinte grise qui rappelle l’or à la lumière du soleil, c’est un minéral instable qui se décompose dans une atmosphère humide et riche en oxygène contrairement aux pigments d’ocre qui ont une longue durée de vie et sont malléables. L’ocre était déjà utilisée il y a plus de 70 000 ans comme cosmétique, pour des rituels et dans l’art. Des couches étonnamment épaisses de ce pigment ont été découvertes sur le sol de certaines grottes. Les hommes n’en ont probablement pas seulement peint les murs, mais aussi leur corps. De la pyrite a également été trouvée dans des cavernes, ce minéral étant utilisé comme silex. L’ocre et la pyrite pourraient donc déjà s’être rencontrés dans les grottes de l’âge de pierre. Dans l’installation Fool’s Gold, ils se retrouvent à travers l’omniprésence de la couleur ocre et le titre de l’œuvre. Ces minéraux permettent d’analyser l’installation selon les trois aspects suivants. Premièrement, les deux matériaux sont présents sur l’ensemble de la planète et sont employés par l’homme depuis la nuit des temps, ce qui renvoie à l’universalité et à l’intemporalité de l’installation. Deuxièmement, leurs propriétés en tant que pigments sont opposées – l’ocre est stable, la pyrite ne l’est pas, ce qui provoque une tension entre les différentes temporalités de Fool’s Gold : les squelettes nous transportent dans un passé lointain, tandis que les différents objets du quotidien dans l’habitat du couple créent un lien avec le monde actuel, le numéro 22 du t-shirt faisant même allusion à l’année en cours. Il en résulte l’impression que Lemme est une capsule temporelle. Cependant, à quelle époque se réfère-t-elle ? À 2022, aux années 1980, à la fin du 19e siècle ou à quelque 70 000 ans en arrière ? Troisièmement, les deux matériaux ouvrent des espaces d’imagination et d’illusion, dans lesquels cette exposition nous projette.

Squelettes, objets du quotidien, images
Lorsque l’on s’approche de Lemme, le premier élément qui s’impose est le tissu ocre jaune qui recouvre les squelettes, les objets du quotidien et les œuvres murales. Tous ces éléments semblent émaner d’une même réalité alternative. La douceur du velours côtelé et ses nervures sont comme faites pour donner vie aux squelettes. Pour le coussin et les œuvres murales, les propriétés du velours côtelé sont utilisées pour créer des images, images nourries de citations culturelles qui mêlent des références à l’histoire de l’art, des symboles universels et des motifs de la culture populaire.

La peinture est centrale dans les pratiques artistiques individuelles de Gagliardi et Cruces tout comme dans leur collaboration en tant que COUPLE. Il n’est donc pas étonnant de trouver dans Fool’s Gold différentes références à l’histoire de la peinture. L’installation dans son ensemble peut être lue comme une nature morte : les crânes des squelettes, la pomme réversible, la corbeille de fruits et les différents objets du petit-déjeuner – une tasse, une brique de lait, une tartine beurrée avec un couteau, et si l’on veut, le cendrier avec une cigarette – font partie des motifs récurrents à ce genre.

Comme les nervures du velours côtelé peuvent « se renverser » pour générer différents motifs, la perception de l’image sur le coussin oscille entre une pomme et la silhouette de deux visages – les profils de Gagliardi et de Cruces. De telles images ambigües étaient très populaires à la fin du 19e siècle. La figure réversible sur le coussin est donc une variation d’un motif connu de cette époque, qui fait encore partie du répertoire standard pour illustrer les phénomènes de perception. COUPLE a remplacé le vase de Rubin par une pomme. La pomme est un ancien symbole de fertilité, de sexualité et de tentation. Elle joue également un rôle dans l’histoire de l’art occidental en tant que fruit de la connaissance qui conduit au péché originel et à l’expulsion d’Adam et Eve du paradis. L’image ambigüe sur le coussin peut donc être lue non seulement comme une variation d’un type d’illusion d’optique connu, mais aussi comme une interprétation contemporaine du thème d’Adam et Eve. Cette Apple n’est pas sans évoquer non plus le géant technologique éponyme. De plus, les deux silhouettes de profil entrent inexorablement en dialogue avec les deux squelettes. De quelle manière sont-elles reliées à eux ? Sont-elles les squelettes ?

Avec le motif de la fenêtre, l’une des œuvres murales reprend un thème pictural très apprécié depuis la Renaissance. Traditionnellement, la fenêtre ouvre une représentation du monde dans un espace pictural imaginaire. Depuis l’époque moderne, ce thème a bien entendu été décliné et remis en question d’innombrables fois. COUPLE utilise les relations visuelles particulières que Lemme génère pour créer une double vue de fenêtre qui ne mène cependant que sur le vide : nous, les visiteurs, regardons à travers une fenêtre le squelette, qui regarde à son tour à travers une fenêtre. Mais nous ne pouvons pas voir ce que le personnage voit – car nous n’appartenons pas à son monde en velours côtelé. L’affiche du film d’horreur The Shining (1980) de Stanley Kubrick, visible sur la deuxième œuvre murale, fournit peut-être une clé. Le film se déroule dans l’hôtel historique Overlook, dans les montagnes du Colorado, que Jack Torrance (Jack Nicholson) garde avec sa famille pendant l’entre-saison. Son fils Danny a le « shining », le don de percevoir des choses surnaturelles, ce qui, dans ce cas, signifie surtout des choses effrayantes. COUPLE construit un lien avec ce film dans l’étroitesse claustrophobique de l’espace d’exposition et des montagnes environnantes. L’hôtel Overlook est un lieu qui symbolise à la fois l’horreur (pour ses gardiens pendant la saison d’hiver) et le paradis (pour ses résidents en été). Le film s’est inspiré d’un hôtel construit vers 1900 comme sanatorium dans le Colorado, mais qui, en tant qu’ancienne clinique en altitude, pourrait tout aussi bien se trouver en Valais. Un fil imaginaire se tisse alors entre le couple de squelettes de Lemme et les résidents de l’hôtel du Colorado. Reste à savoir si les squelettes profitent d’une vue sur un paysage paradisiaque ou s’ils contemplent l’horreur droit dans les yeux.